Archives des actualités : juin 2023

Été 99 : plomb dans l’aile d’une vocation d’historien

« En 2022, les Archives de l’État ont acquis quelque 12 km linéaires d’archives, portant le total des archives gérées à plus de 385 km (…). Plus de 5,5 km linéaires d’archives ont été rendus accessibles par le biais d’inventaires et d’autres accès aux archives. Plus de 100 millions de pages ont été consultées lors de plus de 2 millions de visites en ligne. »

Rapport annuel des Archives de l’Etat, 2022

 

 

Si tu ne réussis pas ton année, je te demanderai de quitter la maison et cesserai de payer tes études, m’avait dit mon père furieux. Il n’était pas homme dont on doutait de la parole. C’était la fin du mois de juin 1999. Ma deuxième année d’unif s’achevait et je n’avais réussi qu’un examen en première session.

 

Adolescent solitaire, je découvrais enfin les joies de la sociabilité heureuse et stimulante. L’engagement politique, aussi. Quelques mois auparavant, la mort de Semira Adamu avait éveillé ma conscience citoyenne. Avec une amie, nous avions coordonné un petit livre sur le sujet de l’immigration en Belgique. Nous ne manquions pas une manif. Les études étaient passées à l’arrière-plan de mes préoccupations.

 

L’annonce de mon père m’ayant mis sens dessus dessous, j’avais postulé à la bibliothèque des sciences humaines pour y être aussitôt engagé comme jobiste. J’y travaillerai sept ans. Jérôme y devint bientôt mon collègue de travail.

Nous travaillions au service de prêt, encodions les livres entrants et sortants, cherchions et rangions les livres stockés dans les « silos », immense réserve souterraine abritant les ouvrages plus fragiles ou moins consultés.

 

En forme de Toblerone, la nouvelle bibliothèque venait d’être inaugurée (1994) sous l’impulsion de l’ancien recteur, Hervé Hasquin, par ailleurs ministre-président (PRL) de la Communauté française à l’initiative du Théâtre des Doms.

 

Un million de livres étaient rangés dans ses sous-sols, sur 25 km de rayonnages. Des kilomètres entiers demeuraient vides pour accueillir les livres à venir. En cette fin d’années 1990, des bases de données informatiques remplaçaient peu à peu les millions de fiches accumulées par la bibliothèque universitaire depuis l’adoption du catalogue sur fiches (1898).

 

Après leurs déménagements dans le nouveau bâtiment, faute de moyens pour les reclasser selon un système de cotation homogène, les livres étaient répartis selon différents classements.

 

Les ouvrages les plus récentes portaient des cotes numériques croissantes, en fonction du moment de leur acquisition.

 

Le système historique était dit CDU, pour Classification décimale universelle. À chaque livre correspondait une cote décimale en fonction de son sujet. Qui a tenté de ranger une bibliothèque abondante sait les limites de tout système de classement…

 

Exemple :

Serge Jaumain, Les petits commerçants belges face à la modernité (1880-1914), Editions de l’Université de Bruxelles, 1995

 

Cote : SILO-NB 305.55 JAUM

 

Pour :

300 : Généralités sur les sciences sociales
305 : Groupes sociaux
305.5 : Sociologie des classes sociales (inégalités sociales, lutte des classes, ouvrages interdisciplinaires sur les aspects sociaux…)
305.55 : Sociologie des classes moyennes (bourgeoisie, bureaucratie, classe aisée, employés)

 

Ce système de cotation fut développé en 1876 par l’Américain Melvil Dewey (1851-1931). Il s’agissait de doter les bibliothécaires du monde entier d’un outil leur permettant de ranger les livres selon un système universel. Il avait été amélioré par deux Belges, Paul Otlet (1868-1944) et Henri La Fontaine (1854-1943).

 

Socialistes, pacifistes, internationalistes, anticolonialistes… et utopistes, ils étaient convaincus que la diffusion des savoirs participerait à la paix mondiale. Ils se firent promoteurs de la documentation comme discipline scientifique à part entière.

 

Ils imaginèrent ériger un Palais mondial-Mundaneum visant à intégrer tous les savoirs du monde, sorte de Google de papier, mais furent submergés par l’ampleur du développement technique de l’époque où l’industrialisation toucha aussi la production documentaire. L’ambitieux projet pris ses quartiers dans une aile du tout nouveau Palais du Cinquantenaire.

 

Ils rêvèrent, avec Le Corbusier, à un projet de Cité mondiale, centre de connaissances et de rencontre entre les peuples, capable d’accueillir un million d’habitants.

 

Initiés à la fin du XIXe siècle, ces projets périclitèrent dès les années 20. Le Mundaneum est délogé. L’immense quantité de documents et fiches patiemment accumulés sont ventilés ou disparaissent avec le rêve dont ils procédaient.

 

Des décennies plus tard, l’émergence d’Internet ravivera l’intérêt pour cette initiative flamboyante. On part sur ses traces qui, partiellement recueillies, sont réunies à Mons, où le Mundaneum est inauguré en 1998.

 

***

 

Cette même année 1998-1999, notre séminaire d’histoire contemporaine portait sur l’Exposition universelle qui s’est tenue à Bruxelles en 1935. Le plateau du Heisel avait été bâti pour l’occasion, en hommage au centenaire de la Belgique. Ses anciens palais en témoignent encore.

 

J’ai passé la moitié de mon été à dépouiller les poussiéreux dossiers administratifs relatifs au pavillon du gaz. Étonnement, c’était passionnant.

 

La Belgique a accueilli plusieurs Expositions universelles : à Bruxelles en 1897 (parc du Cinquantenaire), 1910 (plateau du Solbosch), 1935 (plateau du Heisel), 1958 (idem), à Liège en 1905 (parc de la Boverie) et 1939 (interrompue par le déclenchement de la deuxième guerre), à Gand en 1913 (la dernière avant la première guerre)…

 

Conservées aux Archives générales du Royaume (AGR, rue de Ruysbroeck, à côté du Sablon), mes dizaines de liasses d’archives n’avaient sans doute plus été ouvertes depuis les années 30. Elles m’étaient apportées sur des chariots rouillés et grinçants par un archiviste acariâtre.

 

Les AGR constituent le coeur des Archives de l’État qui abritent donc 385 km d’archives dans ses différents bâtiments.

 

Et c’est peut-être là mon point.

 

Face à la crise de l’idée de progrès provoquée par la première guerre mondiale, à la menace que constituait désormais l’idée de nation, aux bouleversements sociaux consécutifs à la guerre et à l’industrialisation, à l’émergence des sciences sociales, à l’inflation des publications, à la multiplication et la diversification des sources, à la nouvelle manière d’envisager la notion même de source… les historiens et historiennes des années 20-30 durent réinventer leur discipline. C’est ce que nous envisagerons bientôt.

 

***

 

Ma vocation d’historien devait tout (à ma grand-mère paternelle et) au roman Le nom de la rose d’Umberto Eco. Pour le rire. Pour le livre interdit. Pour la bibliothèque en flamme qui contenait tous les savoirs.

 

Cet été 99, ma vision romanesque et mythologique du métier d’historien s’est noyée dans l’idée des kilomètres d’archives et de livres à engloutir pour accéder à la rigueur la plus élémentaire requis par sa pratique.

 

La miraculeuse réussite de ma seconde session m’assura un avenir de Tanguy qui sortira au cinéma deux ans plus tard.

 

Les passages télévisés de Fabrice Luchini me fascinaient. L’idée de devenir acteur ne m’avait pas encore effleuré.

 

Renaud Van Camp

 

Un lundi sur deux, Renaud Van Camp publie ici un texte original en lien direct ou indirect avec le travail en cours sur le spectacle Maria et les oiseaux (histoires de Belgique) (création 24-25).

L’historien et le roman national (1)

« L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, est un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi à été le résultat d’une extermination et d’une terreur continue pendant près d’un siècle. »

Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ? Conférence faite à La Sorbonne, le 11 mars 1882

 

Dans le sillage des révolutions anglaise (1642-1651) et, plus directement, américaine (1765-1783) et française (1789), le XIXe est le grand siècle des nationalismes.

La période antique, grecque et romaine, n’est plus le modèle idéal auquel se mesurer (politiquement, artistiquement…), comme c’était le cas depuis la Renaissance. On cherche désormais en soi les traces d’un passé auquel se rattacher.

Le mouvement culturel romantique irrigue le siècle d’un imaginaire fantasmant les racines, les origines ethniques, géographiques…

Les historiens contribuent à l’édification d’autant de romans nationaux. Jules Michelet (1798-1874) et Ernest Lavisse (1842-1922) en sont les modèles du genre, pour l’histoire de France. Leurs équivalents belges pourraient être Godefroid Kurth (1847-1916) et, surtout, Henri Pirenne (1862-1935) qui fait remonter l’existence et le fait unitaire belge au Moyen-Âge.

Inspirés par leurs récits, les grandes villes occidentales s’ornent des sculptures glorifiant les héros « nationaux ».

Place royale, à Bruxelles, la spectaculaire statue de Godefroy de Bouillon (par Eugène Simonis, 1848) relie l’existence de la Belgique à l’époque de la première croisade (1096-1099).

Les façades de l’hôtel de ville sont recouvertes de statues, manière de galerie de portrait des gloires nationales : nobles, scientifiques, artistes… Ces statues du XIXe siècle ornent donc un édifice érigé dans la première moitié du XVe.

L’idée de Moyen-Âge avait été forgée à la Renaissance pour dénigrer les siècles la séparant de l’Antiquité. Elle rentre en grâce au XIXe siècle. On restaure de fond en comble les monuments hérités de cette période (hôtel de ville, donc, Saints-Michel-et-Gudule, les restes des murailles…).

On bâtit aussi du neuf dans le style ancien : c’est l’avènement du néo-gothique. Les églises Saint-Boniface à Ixelles (1846-1885), Sainte-Catherine dans le Centre ville (1854-1874), Saint-Gilles (parvis de Saint-Gilles, 1868-1878), Saint-Servais à Schaerbeek (1871-1876), Notre-Dame de Laeken (1854-1911), attestent de cette vogue, comme aussi le Petit Château (1852) et la prison de Saint-Gilles (1878-1884).

L’abomination de la Première guerre mondiale vient fracasser ces schémas de pensée. Les Etats-Nations européens se sont érigés les uns contre les autres dans une lutte à mort, avec tous les moyens de l’industrie.

Au sortir de la guerre, les artistes dadaïstes, puis les surréalistes, diront leur haine de l’ordre établi.

L’histoire est également profondément remise en question dans ses finalités.

Nous y reviendrons bientôt.

 

Renaud Van Camp

 

Un lundi sur deux, Renaud Van Camp publie ici un texte original en lien direct ou indirect avec le travail en cours sur le spectacle Maria et les oiseaux (histoires de Belgique) (création 24-25).